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Promenade aux Epinettes

LES CHEMINS BUISSONIERS DES TEMPS MODERNES

 

Square des Epinettes

L'histoire du quartier des Epinettes se confond avec les mythologies de l'arrondissement : la maîtrise des feux du progrès par les vulcain du chemin de fer, le labeur des ateliers et l'invention, grâce à Jean Leclaire et à Paul Brousse, de la philanthropie moderne. Promenade insolite dans un quartier attachant, en pleine métamorphose, véritable conservatoire des architectures parisiennes, dont le rayonnement dépasse parfois nos frontières. Cette promenade est la première d'une série de flâneries consacrées aux différents quartiers du 17 e arrondissement.

Le quartier des Epinettes défie le jugement à l'emporte-pièce. Il cache sa vraie nature. Pour l'explorer, il faut avoir l'âme d'un cinéaste curieux, d'un Jacques Demy, d'un Wim Wenders ou d'une Agnès Varda. Ici, les apparences ne sont pas trompeuses. Elles sont multiples. Quelquefois déroutantes. Le promeneur, dont l'imagination bat le pavé du passage Berzélius, voudrait que les Epinettes tiennent leur nom de ce délicieux instrument de musique à clavier et à cordes pincées qui mettait de la mélancolie dans les compagnies enjouées. Pourtant, il semblerait que le terme "Epinettes" vienne des ronces qui couraient sur ces garennes ou, moins prosaïquement, d'un cépage de pinot blanc, l'épinette blanche originaire de l'Auxerrois, que les moines de Saint-Denis avaient planté sur le versant sur-ouest de Montmartre.

BÂTISSEURS ET PHILANTROPES

La mythologie des Epinettes de cet ancien faubourg, découpé en triangle par l'avenue de Clichy, l'avenue de Saint-Ouen et le boulevard Bessières, s'est forgée au cours du XIX e siècle. Deux versants d'une même époque : la construction des usines Gouin, en 1846, d'un côté, et de l'autre, des populations qui découvrent la ville, sa dureté, mais aussi de formidables élans de fête et d'entraide. Deux pans d'une même histoire illustrés par deux hommes : Ernest Gouin et Jean Leclaire. L'inauguration en 1837 de la ligne de Saint-Germain, créée par les frères Pereire, orienta l'activité du quartier vers l'industrie nouvelle. Les ateliers qui s'établissaient hors de l'enceinte de Paris, étaient exemptés d'impôts d'octroi sur les matières premières. Cette mesure favorisa l'installation de nombreuses usines, d'imprimeries et de fabricants de meubles. Jeune ingénieur nantais, Ernest Gouin (1815 - 1885) avait collaboré à la construction du chemin de fer de Paris à Saint-Germain. Il fonda, en 1846, sa propre entreprise. Spécialisée dans la fabrication de locomotives et située entre la rue Boulay et la rue Emile Level, le long de la voie de la Petite Ceinture, elle attira deux mille ouvriers. En 1849, la locomotive Crampton, fabriquée aux Epinettes, atteignait déjà 120 km/heure.

L'activité se diversifia ensuite vers les constructions métalliques comme le pont d'Asnières, en 1852. La société Gouin - devenu Société de Construction des Batignolles - s'exila à Nantes à partir de 1920 et intégra, il y a 30 ans, Spie-Batignolles. L'industriel Jean Leclaire (1801 - 1872) avait mis au point, en 1844, un procédé de fabrication qui permettait de remplacer le blanc de céruse, nocif pour les peintres, par le blanc de zinc. En 1838, il avait créé une société de secours mutuels destinée à protéger ses employés. Il avit également intéressé, dès 1842, son personnel aux bénéfices de l'entreprise et inventé la participation. Ce qui ressemble à du paternalisme n'était pas uen frivolité à l'époque où Victor Hugo préparait "Les Misérables"...

D'autres personnages singuliers illustrèrent cette vocation philanthropique. Vincent Heulin (1869 - 1926), médecins des pauvres, jouissait d'une grande popularité. Un autre médecin du quartier, Paul Brousse (1844 - 1908), était devenu le personnage incontournable de la III eRépublique. Député de l'arrondissement et président du Conseil municipal de Paris, il consacra une grande part de ses activités à des oeuvres de bienfaisance. Les Epinettes étaient aussi le théâtre d'événements moins édifiants. L'attentat de l'anarchiste Etiévant, qui avait abattu plusieurs policiers du poste de la rue Berzélius, en 1898, suivait, de quatre ans, l'assassinat du président Carnot par Caserio à Lyon. L'inauguration dans le square des Epinettes, cette année-là, au moment de Fachoda, de la statue de Maria Deraismes prit un relief particulier. Cette figure de proue du féminisme, fondatrice de la Ligue française pour le droit des femmes en 1878, avait déjà créé, sous le Second Empire, la Société pour la revendication des droits de la femme. Elle avait vécu avenue de Clichy et rue Cardinet. Boudée par le Grand Orient, en 1866, elle avait fondé le Droit humain. Dans son discours inaugural, entre la "Marche Cosaque" et "La Bavarde", polka jouée par la Musique militaire, le député Montaut, sous le regard d'Emile Level, le maire d'arrondissement, avait lancé cette mise en garde : "Peut-on admettre que la moitié du genre humain soit asservie dans la vie privée et tenue à l'écart de toute action publique, alors que l'égalité des facultés morales et des aptitudes intellectuelles ne saurait être contestée?"Le soir même, le public du Moulin Rouge et de l'Eldorado reprenait en choeur ce couplet : "Tous les gens i' naissent sans liquettes aux Epinettes/ On veut l'partag' de la galette aux Epinettes..."

Connaître les Epinettes, c'est découvrir autant d'enclaves, de passages, de cités, de cours et d'îlots reliés entre eux, comme un archipel, par des chansons d'autrefois et des souvenirs d'anciens. Les sourires échangés tissent des itinéraires dans un quartier où il faut écouter son coeur et lever la tête, regarder. Entre l'avenue de Clichy et la rue de la Jonquière, la Cité des Fleurs fut lotie, en 1847, par deux propriétaires vigilants, L'Henry et Bacqueville. Leur règlement strict spécifiait, entre autres, que chaque jardin devait comporter trois arbres à fleurs. Malgré cette contrainte, certains propriétaires cédèrent à leur péché mignon. Au 29, le portail est surmonté de figures grotesques. Au 30, se trouve la paroisse aveyronnaise où l'on prie, chaque jour, pour les gens restés au pays. Au 33, les colonnes torsadées composent un décor d'opérette... Mais le plus inattendu est sans doute le square des Epinettes. La façade austère du collège Félix-Pécaut est encadrée, sur les trois côtés du square, de ses arbres noueux et de son kiosque à musique, par un florilège d'immeubles de "rapport", comme l'on disait autrefois. Il y a bien sûr l'invitation au voyage art-déco, avec ses volumes romans, au coin des rues Collette et Deraismes. En face, rue Collette, triomphent les bow-windows, raffinement britannique. Là, des vitraux de couleurs ornent les fenêtres en surplomb; plus loin, un déploiement de fer forgé, de métal ouvragé, fait ressembler les six étages paisibles à un palais sévillan. Sur le troisième côté, une façade en céramique cassée illustre l'harmonie maîtrisée des années trente. Plus bas, rue de la Jonquière, on retrouve, entre la villa Sainte-Croix et la rue Lantiez, ces alignements de petites maisons de trois étages, bordées d'une cour, qui aboutissent à des ateliers d'autrefois. Le square Sainte-Croix lui-même, dessiné entre une école colorée et un immeuble contemporain, est un exemple réussi de l'inscription d'un espace vert élaboré dans un milieu urbain dense. Il faut ajouter à ce patrimoine les HBM du 75, rue Pouchet, avec leur ouverture en hémicycle et leurs médaillons de briques vertes.

UN PANORAMA DES ARCHITECTURES

A l'exception d'Alfred Sisley, qui avait résidé au 27, cité des Fleurs, avant d'aller à Moret et de Zola, qui séjourna rue des Apennins, peu d'artistes choisirent de s'établir aux Epinettes où le bruit des ateliers, on l'imagine aisément, devait couvrir, le jour durant, les méditations éthérées. Un certain académicien, pendant des années, a relégué les Epinettes dans un purgatoire architectural. On peut s'étonner de cette ignorance. Les Epinettes présentent, d'un point de vue esthétique, la diversité des conceptions de l'habitat entre le XIX e et la première moitié du XX e siècle. De ce point de vue, il est assez significatif qu'une rue ait été attribuée à Louis Loucheur, créateur de la fameuse loi qui permit, dans le années vingt, à des centaines de milliers de Français très modestes d'accéder à la propriété. Cité des Fleurs

CREATION CONTEMPORAINE

Au-delà du square Jean Leclaire, de son préau digne du facteur Cheval, la villa des Epinettes abrite un magnifique objet architectural construit en 1998 par l'Atelier Lab. Il s'agit d'une maison décrite dans un ouvrage récent de Clare Meluish, aux éditions Phaidon, "Maisons contemporaines". Appelé "Film House" par son concepteur Christophe Lab, il s'agissait d'un défi. "C'était une lanière de 5 mètres de large sur 30 mètres de long,explique-t-il. J'ai dessiné cette maison comme une grande caméra, avec la lumière qui entre par l'objectif, le viseur."Le garage lui-même, qui occupe toute la largeur, est animé d'un double mouvement comme un capot de voiture. Il vient vers le visiteur tout en se relevant. Il se relève comme une sorte d'obturateur. Côté jardin, la baie vitrée a l'inclinaison de la fenêtre d'une cabine de projection. Si elle rend hommage, indirectement, à la magie du cinéma, rien n'est exagérément métaphorique dans cette composition élégante de béton et d'aluminium. L'intérieur de la maison a la sobriété apaisée d'une maison japonaise. Architecte de maisons rares et auteur d'un livre sur les "accidents architecturaux" parisiens, publié aux éditions Picard, Christophe Lab ne veut pas être littéral dans l'interprétation des objets qui l'inspirent. Il a réalisé une boîte à image que la lumière peut traverser. "J'essaie de ne pas en faire trop,dit-il. Je préfère finir le bâtiment que faire très grand."
Le critique britannique Clare Milhuish, dans son ouvrage diffusé dans le monde entier, décrit les Epinettes comme l'un des quartiers d'avenir de Paris. "Ce quartier est l'un des plus susceptibles de receler des possibilités de nouvelles constructions",écrit-il. De nouveaux films, aussi, peuvent s'écrire aux Epinettes. Là où le progrès, jadis, a creusé son empreinte.

 

Dossier de Lucien Maillard