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THEATRE HEBERTOT

Pierre Franck ou la compagnie des poètes
Metteur en scène et directeur du théâtre Hébertot, Pierre Franck a été l'un des animateurs les plus actifs du théâtre privé parisien. Entretien.


Troublante coïncidence... Au moment où Pierre Franck, dans son petit bureau niché sous les toits d'Hébertot, commence à raconter sa traversée du « continent théâtral », le téléphone l'interrompt. Danièle Franck se tourne vers son mari : « Jacques Villeret est mort ». Dehors, devant Chaptal, il pleut. L'évocation du triomphe de Villeret sur la scène mythique des Batignolles, dans « La contrebasse » de Patrick Süskind, éclaire brutalement le paradoxe cruel de l'art dramatique : l'enchantement d'une soirée mué en nostalgie que l'on partage avec quelques initiés. Pour toujours. Comme la découverte d'une île inconnue.

L'amour du théâtre exigeant, fondé sur la qualité du texte, l'engagement de l'acteur et la loyauté de la mise en scène, a constitué pour Pierre Franck - tout au long de son parcours de metteur en scène et de directeur de théâtres - une quête morale autant qu'une ambition intellectuelle. « Après avoir vendu le théâtre de l'Atelier, explique Danièle Franck, nous avons pris deux années sabbatiques. Pierre s'occupait de tournées. J'ai voulu faire revivre le théâtre 347, rue Chaptal. Cela semblait difficile. Un jour, l'opportunité de reprendre Hébertot s'est présentée. Nous avons cédé à notre passion. » « Il faut être fou, aujourd'hui, pour se lancer dans une aventure pareille, assure Pierre Franck. Au début des années soixante-dix, il y avait 150 spectacles par an dans Paris. Aujourd'hui, on en recense 1000. De plus, la critique ne joue plus son rôle mobilisateur. Je me souviens de l'époque où nous allions chercher, à minuit, à l'Etoile, le Figaro pour prendre connaissance de la critique de Jean-Jacques Gauthier. Un bon papier et c'était le succès garanti pour longtemps. C'est ainsi que la compagnie Mercure s'est fait connaître. Par une critique de Gauthier.

A onze heures du matin, après la parution de l'article, la location était pleine. » Aux yeux de Pierre Franck, la baisse de fréquentation des théâtres - publics ou privés - correspond à celle des ventes des quotidiens. Théâtres et journaux formaient un attelage dont les critiques, redoutés, tenaient les guides.

L'humilité de Valéry
D'autres maux, pour le directeur d'Hébertot, affectent le théâtre contemporain : les enlèvements intempestifs des voitures sur le boulevard des Batignolles, l'insécurité, le soir, dans les transports en commun et la brièveté des saisons, limitées aujourd'hui d'octobre à février. « Les meilleurs mois sont octobre, novembre et décembre, indique-t-il. Je crois pourtant que nous jouons un rôle économique réel, dans le quartier. Mais Paris veut-il encore des théâtres ? On pousse les gens à rentrer chez eux au lieu de les pousser à sortir. » Pierre Franck, qui a travaillé avec les plus grands auteurs, ne se résigne pas au déclin de l'art dramatique. « J'ai connu l'époque où l'auteur était roi. On allait voir une pièce de Giraudoux, d'Achard, de Cocteau. J'ai rencontré trois fois Paul Valéry. Il a reçu très gentiment le jeune homme que j'étais alors. Il ne pensait pas qu'il pouvait devenir auteur dramatique. Il croyait que ce titre était réservé à des gens comme Edouard Bourdet. Paul Valéry est mort avant d'achever « Mon Faust ».

En fait, Pierre Franck ne dit pas, par excès de modestie, qu'il révéla, à travers « Mon Faust », « Monsieur Teste » et « Idée Fixe », l'œuvre de Valéry à un vaste public. « C'était un homme simple et un visionnaire, ajoute-t-il, tandis que Claudel - immense poète - était glacial… » De la fréquentation des esprits libres - Jean Anouilh, Félicien Marceau et François-Régis Bastide, notamment -, Pierre Franck a gardé le culte des beaux textes. Cette dévotion appartient, affirme-t-il, à un monde qui s'éloigne. « Il y avait encore au Rond-Point des Champs-Elysées, il n'y a pas si longtemps, quelques cochers de fiacre. Ils ont disparu sans que personne s'en aperçoive. Nous sommes un peu dans leur situation. Ça fait bien de parler de culture. Mais après… »

Les vocations d'auteurs dramatiques n'ont pas disparu. « On trouve des textes intéressants, constate Pierre Franck, mais pas d'interprètes. Aujourd'hui, pourtant, l'alchimie, c'est une tête d'affiche incontournable. Hélas ! les acteurs semblent se méfier des auteurs. Ils veulent tout réécrire. Autrefois, Sacha Guitry téléphonait à Pauline Carton et lui lançait : - Tu es libre ? On répète dans quinze jours… Les acteurs faisaient confiance aux auteurs. » Et Pierre Franck de citer l'exemple de Bernard Blier : « Un soir, très tard, nous lui avions déposé une pièce inédite d'Anouilh - « Le nombril » -, chez lui, à Neuilly. A deux heures du matin, il nous réveillait : « Je le joue ». Ce qui me rassure, c'est que les acteurs continuent de venir à Hébertot quand ils ont envie de jouer un texte. » Du regard, Pierre Franck invoque Charles Dullin dont le portrait orne son bureau. Comme le talisman d'une fidélité...

Du rififi et des larmes
Au commencement de la commune Batignolles-monceaux, la guerre des théâtres faisait rage. Les frères Seveste - fils de fossoyeur qui avaient indiqué, en 1815, le lieu d'inhumation de Marie Antoinette et de Louis XVI - avaient obtenu pour quarante ans le privilège d'exploiter les théâtres de banlieue. Or, ils n'entendaient pas s'établir aux Batignolles malgré le souhait de la population. Violant leur monopole, un saltimbanque entêté, Besançon Souchet, construisit rue Lemercier une salle que l'on pouvait transformer en théâtre en une « demi-heure ». « Un théâtre dans cette nouvelle colonie, soulignait le maire Constant Jaique dans une lettre au ministre de l'Intérieur, ne peut que captiver la population sous le rapport de l'agréable. » Le conflit dura au moins dix ans. Seveste, le pot de fer de ce roman balzacien, l'emporta aux dépens du pot de terre, le bon Souchet, au dépit de l'opposition des Batignollais. Ce qui devait devenir le Théâtre des Arts s'éleva à partir de 1838, sur une parcelle du sieur Puteaux, d'après les plans de Lequeux.

Avant 1940, la salle accueillit les maîtres du renouveau théâtral : les Pitoëff et Charles Dullin. Au lendemain de l'Occupation, le théâtre, voué au répertoire philosophique par Jacques Hébertot, présenta une curieuse adaptation de « La Condition Humaine » de Malraux dans laquelle deux figures inattendues débutaient : Jacques Dufilho et Roger Hanin.



Texte Lucien Maillard
 
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