Menu de navigation principale Menu de navigation de la rubrique Contenus de cette page Mairie, coordonnées et horaires
 
 
 

le 75, rue Pouchet

LE 75, RUE POUCHET
UN CENTENAIRE EXEMPLAIRE

C'EST SANS DOUTE LE PLUS BEL IMMEUBLE COLLECTIF DU QUARTIER DES EPINETTES : LE 75,  RUE POUCHET, AU COIN DE LA RUE ERNEST-ROCHE. C'EST AUSSI UNE HISTOIRE SENTIMENTALE.

Centenaire en 2007, cet élégant édifice, orné de frises en briques vernissées vert-amande, s'ouvre vers le ciel en hémicycle comme un cadran solaire, à l'aplomb de la voie ferrée de la Petite Ceinture. C'est l'empreinte la plus visible, aujourd'hui, du rôle fondateur, pour ce quartier, de la famille Gouïn. Disciple du comte de Saint- Simon, Ernest Gouïn était convaincu que la prospérité de la France passait par le développement d'un puissant réseau d'infrastructures industrielles audacieuses. À trente et un ans, il avait installé son usine de locomotives et de construction métallique, qui employait 2000 ouvriers en 1846, à l'emplacement actuel du square Boulay-Level. Sa sensibilité saint-simonienne l'incita naturellement à s'attacher au bien-être de son personnel en créant, notamment, une société de secours mutuel pour ses salariés ainsi qu'un hôpital à Clichy. Fidèles à ce comportement éclairé, les actionnaires de la Société des Batignolles bâtirent, en 1907, l'i mmeuble de la rue Pouchet qui se dressait alors dans un décor maraîcher, au-dessus du pont de la Petite ceinture.

" Mon grand-père Barbière était ingénieur et administrateur de la Société de Construction des Batignolles, indique Gérard Barbière. Ce bâtiment avait été construit dans le seul but de loger les travailleurs et les employés de l'usine." En réalité, les Roland- Gosselin financèrent l'essentiel de ce qu'on a appelé la " Société Anonyme des Logements Salubres" jusqu'en 1966, année où les appartements furent vendus en priorité aux résidents. " Ma mère était une Roland-Gosselin, confie Agnès Barbière, sa femme. Je me souviens que l'on disait, dans ma famille, que Mme Roland-Gosselin venait chercher les loyers en voiture à cheval." À l'époque, la rue Ernest Roche n'existait pas. La cour de l'immeuble débouchait sur le talus de la Petite Ceinture… C'était la campagne, au seuil des fortifs.

Un confort révolutionnaire
" Où est l'enfance est l'âge d'or" a écrit Novalis. À travers les joies d'enfance partagées, un sentiment d'appartenance à une humanité tendre, attentive à autrui, s'est développé, rue Pouchet, parmi les habitants de l'immeuble. " À l'emplacement de la maison, il y avait un maraîcher ; il y avait même un puits qu'on a rebouché ensuite, précise Jacqueline Richardeau, qui fut infirmière pendant trente-huit ans à l'hôpital Bichat. Mes arrières grands-parents se sont installés ici, en 1907, au moment de la construction. Je vis dans l'appartement où je suis née et où ma grand-mère est décédée. J'y suis, j'y reste. Ma grand-mère cousait des caleçons de soie pour la Samaritaine de Luxe. Elle faisait travailler les dames de la maison. Beaucoup de gens, ici, étaient des employés de service pour la famille Gouïn."

La Société Anonyme des Logements Salubres, au capital d'un million deux cent cinquante mille francs où figurait Fanny Gouïn, avait été constituée le 26 juillet 1907, il y a près de cent ans, pour bâtir un type nouveau d'immeuble, la préfiguration du logement moderne. Le philosophe Alain, un an plus tard, en 1908, avait pointé du doigt la scandaleuse vétusté des logements à Paris : " On n'aurait pas dû organiser les téléphones tant que tous ceux qui travaillent ne sont pas convenablement logés et nourris". Le confort du bâtiment de la rue Pouchet constituait une révolution de l'habitat. " Il y avait un vide- ordures à tous les étages, des douches collectives au rez-dechaussée et un lavoir collectif avec une chaudière et des baquets, explique Jacqueline Richardeau. Dans les waters, un coffre à charbon avait été aménagé. Des postes d'incendie alimentés par l'eau de la Seine étaient installés sur les paliers. On étendait le linge sur les terrasses. D'ici, on regardait le feu d'artifice du 14 juillet. Des histoires d'amour s'y nouaient…" Alice Bisson est également née dans cet immeuble : " Mon grandpère était employé chez Gouïn. Ma mère a épousé en 1918 un employé de chez Gouïn. Elle a eu un garçon qui est décédé. Son mari est mort à l'âge de 26 ans, après la guerre. Maman s'est remariée en 1926. Je suis née en 1927 de ce remariage. Mon grandpère paternel travaillait chez Gouïn. C'était un ouvrier. La maison allait jusqu'au chemin de fer. Au bout, il y avait ce que l'o n appelle l'impasse du docteur. L'usine, de l'autre côté du chemin de fer, s'étendait jusqu'à l'avenue de Clichy. Les locomotives allaient au dépôt des Batignolles où on a construit les Hauts-de-Malesherbes. Il y avait une ambiance sympathique. On jouait dans la cour."
L'immeuble de la rue Pouchet, en 1909, à l'époque où le pont du chemin de fer existait encore
Gisèle Pinot appartient à la deuxième génération née dans l'i mmeuble : " Mon père est né dans l'immeuble, le 6 juin 1909, dans un deux pièces escalier A. Il travaillait chez Renault à Billancourt. Je suis née ici en 1938. Il y avait beaucoup plus d'enfants à l'é poque. Les enfants jouaient dans la cour. Ils faisaient leur communion ensemble. Les familles Gouïn et Roland-Gosselin ont joué un grand rôle ici. L'église Saint-Joseph a été construite grâce à eux."
Cette initiative privée devançait les lois historiques sur le logement : la loi Bonnevay de 1912 à l'origine des premiers offices publics d'HBM, la deuxième loi Siegfried de 1919 imposant un programme d'aménagement aux groupes d'habitations ainsi que la loi de 1928 - dite Loucheur - qui précisait les conditions d'accès aux Habitations à Bon Marché et créait les Habitations à Loyer Modéré pour les classes moyennes. " On payait les loyers à la concierge, raconte Alice Bisson. On comptait au moins 70 enfants dans la cour. On allait à l'é cole derrière les fortifs ; l'école était en plein air, boulevard Bessières, à la place du lycée Honoré de Balzac. Pendant l'O ccupation, les Allemands avaient installé une batterie de DCA sur le toit de l'escalier A."

Le Négus sur la Petite Ceinture
Les caves avaient été transformées en abri, le troisième de Paris. Le bombardement de la Chapelle a marqué la mémoire d'Alice Bisson : " Curieusement, la gare des Batignolles n'a jamais été visée. À la Libération, les Allemands, installés sur les hauteurs de Montmorency, avaient bombardé Montmartre, Bichat, le cimetière des Batignolles et même la cité des Fleurs." Chaque appartement disposait de six sacs de sable. " C'est avec ça et en coupant des arbres que des barricades ont été élevées, au 75, à la Libération. Du coup, le lendemain, lorsque les Allemands ont bombardé, on n'avait plus de sable." Il existait aussi des rituels insolites comme les arrêts des convois avant le passage sous le tunnel. "Le train "tututait", dit drôlement Jacqueline Richardeau. Il s'arrêtait avant d'aller à Saint-Ouen. Les gens montaient avec leur cabas pour ramasser le charbon ou les pommes de terre."
" Je revois toujours ma grand-mère avec un cabas" se souvient Gisèle Pinot. Jacqueline Richardeau évoque le trafic voyageur supprimé en 1932 : " J'ai pris le train de la Petite Ceinture pour aller avec maman à l'Exposition coloniale. Après, c'était les convois de marchandises. On entendait beugler les animaux qui allaient aux abattoirs de la Villette. C'était affreux." Mais l'é blouissement des petites filles reste le passage des chefs d'Etats. " J'ai vu le Négus passer avant 1939", se remémore, avec émotion, Alice Bisson. Jacqueline Richardeau a gardé l'image de la grand-mère de l'actuelle reine Elizabeth d'Angleterre : " Je revois la reine mère, la reine Mary. À chaque fois, il y avait plein de drapeaux. Les rois descendaient porte d'A uteuil." Les Epinettes, sur le chemin des rois…

Texte de Lucien Maillard paru dans ParisDixSept n°53 octobre 2006

 
-->